1940-1944
L’ARMEE SECRETE
Refuge B.40
« Le ROITELET »

Un parachutage
Raconté
par François
Capitaine de la résistance


Le mémorial
du refuge B.40 érigé sur le terrain de parachutage
Le chant des
partisans
Ami, entends-tu, le vol
noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu, les cris sourds du pays qu’on enchaîne
?
Ohé ! partisans, ouvriers et paysans c’est l’alarme
!
Ce soir, l’ennemi connaîtra le prix du sangs et
les larmes.
*
Montez de la mine,
descendez des collines, camarades.
Sortez de la paille, les fusils, la mitraille, les grenades.
Ohé ! les tueurs à la balle ou au couteau, tuez
vite.
Ohé ! saboteur, attention à ton fardeau, dynamite.
*
C’est nous
qui brisons les barreaux des prisons... pour nos frères.
La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse...
la misère.
Il y a des pays où les gens, au creux du lit, font
des rêves.
Ici, nous, vois-tu, nous on marche, nous on tue, nous on crève.
*
Ici, chacun sait,
ce qu’il veut, ce qu’il fait, quand il passe.
Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre, à
ta place.
Demain, du sang noir, sèchera au grand soleil, sur
les routes.
Sifflet, compagnons, dans la nuit, la liberté, nous
écoute.
*
* *
Le
Chant des partisans est l'hymne de la Résistance
française durant l'occupation allemande, pendant
la Seconde Guerre mondiale.
L'idée et l'ébauche de la mélodie
du Chant des Partisans sont de la chanteuse et compositrice Anna Marly qui le créa en
1942 à Londres. Elle composa la musique et
les paroles originales dans sa langue maternelle.
Puis Joseph Kessel et son neveu, Maurice Druon, tous
deux auteurs ayant quitté la France pour rejoindre
l'Angleterre et les Forces Françaises Libres
du Général de Gaulle, et futurs académiciens,
récrivirent les paroles, ayant proposé
la variante française du texte le 30 mai.
Devenu l'indicatif de l'émission de la radio
britannique BBC "Honneur et Patrie", puis
comme signe de reconnaissance dans les maquis, "Le
Chant des Partisans" était devenu un succès
mondial. On avait choisi de siffler ce chant, car
la mélodie sifflée restait audible malgré
le brouillage de la BBC effectué par les Allemands.
C'est la sœur de Jean Sablon, Germaine
Sablon, qui l'amena à sa forme finale
et en fit un succès.
Largué
par la Royal Air Force sur la France occupée,
et écouté clandestinement, ce succès
se répandit immédiatement tant en France
qu'ailleurs dans les milieux de la Résistance
et des Forces Françaises de l'Intérieur.
Il se prolongea dans de nombreuses interprétations
ultérieures dont celle d'Yves Montand est la
plus célèbre.
Outre Germaine Sablon, Léo Ferré, Armand
Mestral, Marc Ogeret, Yves Montand, Jean Ferrat, Johnny
Hallyday et Jean-Louis Murat ont interprété
cette chanson que le groupe Zebda a également
vaguement adapté sous le nom de Motivés.
Créée par la même équipe,
la Complainte du partisan a connu un succès
populaire en France dans les années 1950 mais
s'effaça devant le Chant des Partisans, relancé
par André Malraux lors de la cérémonie
d'entrée des cendres de Jean Moulin au Panthéon
de Paris.
Le manuscrit original du Chant des Partisans a été
classé monument historique par le ministère
de la Culture en décembre 2006.
Chanté à voix basse, sifflé sourdement,
le Chant des Partisans évoque la chape de plomb
qui s'est abattue sur le pays occupé, la censure,
les souffles et murmures de la clandestinité,
la nuit où des ombres furtives collent des
affiches, sabotent les voies ferrées, se glissent
dans les maquis, se cachent loin des poteaux d'exécutions
.
Mais l'âpreté des paroles en dit long
sur la lutte implacable des maquisards et des combattants
de l'ombre, sur le nécessaire recours aux armes,
sur les risques de chaque minute.
Hymne
de la Résistance, "Le Chant des Partisans"
est aussi un appel à la lutte fraternelle pour
la liberté : "C'est nous qui brisons les
barreaux des prisons pour nos frères ; la certitude
que le combat n'est jamais vain "si tu tombes,
un ami sort de l'ombre".
Et si la fin de ce chant semble absorbée par
la nuit et se perdre, c'est que la nuit est l'heure
de tous les rêves, à commencer par le
rêve d'une liberté à conquérir
éternellement.
Chant
de fraternité, nul ne peut confisquer le Chant
des Partisans à des fins contraires à
ses origines et son sens profond... Comme nul ne peut
confisquer La Marseillaise, hymne de la Révolution
Française fondatrice des valeurs d'égalité,
et de démocratie qui sont celles de la Fédération
Nationale des Déportés et Internés,
Résistants et Patriotes .
|
|

Les stèles
rappelant le non des 43 victimes du refuge B.40
Avant-propos
Pourquoi
ce récit quarante ans après les événements
?
A ma grande satisfaction, c’est pour répondre au
vœu exprimé par des jeunes, qui souhaitaient vivre,
par la lecture, une opération enivrante, menée
sous l’occupation, par des résistants de l’Armée
Secrète.
Un
parachutage était, en fait, une opération militaire.
Comme telle, elle était minutieusement préparée.
L’organisation en était assurée par le haut
commandement interallié à Londres, avec le concours
de l’aviation (R.A.F.) et, bien sûr, la participation
active d’un groupe de résistants, triés
sur le volet, tant pour leur détermination que pour leur
esprit de discipline et de discrétion.
Le
récit que je livre, dans les pages qui suivent, est plus
technique que littéraire.
Il relate, sans emphase, un parachutage bien déterminé,
organisé par mon chef et moi-même, et réalisé
avec une équipe de courageux membres de l’Armée
Secrète.
Avant
d’ouvrir ce livre, je demande au lecteur d’essayer
de se mettre dans un état d’âme voisin de
celui que connaissaient ces soldats sans uniforme participant
à ce genre d’opération. Il est bien évident
qu’un parachutage d’armes et d’explosifs réalisé
aujourd’hui, en temps de paix, ne présenterait
que peu d’intérêt. La motivation et le danger
que présentait cette opération, sous l’occupation,
expliquent l’enthousiasme de ceux qui y participaient.
Enfin
des armes qui leur permettront, dès l’ordre reçu,
de contribuer à la destruction de cet ennemi qui a, durant
plusieurs années, tué tant de leurs frères.
Hommage
soit rendu à tous ceux qui ont donné leur vie
pour la Patrie.
|

Plaque
commémorative apposée sur la façade
de la ferme Garlement à Waudrez
Préparation
de l’opération.
Nous
sommes en 1943. – Depuis deux ans, les responsables de notre région
s’installent et organisent le refuge .
Le
recrutement, l’affectation de chacun sont pratiquement au point
mais se poursuivent. Les missions confiées aux différentes
formations, voire à certains membre du réseau, relèvent
davantage de la recherche et de la transmission de renseignements que
d’opérations spectaculaires.
Mais
voici que, vers le mois de novembre, mon chef, le commandant de refuge,
me fait part d’un parachutage imminent. Ce dernier nous fournira
armes et explosifs destinés à remplir les missions que
le haut commandement nous confiera au moment opportun.
Au
cours de cet entretien, il m’a charge de l’organisation
de la réception.
Parmi
les quelque 160 hommes recrutés dans mes sections, j’en
contacte 20 que j’estime les plus discrets, les plus déterminés.
Le responsable
entend le message:
"Ici Londres..." |
Quelques
jours plus tard, l’équipe de parachutage est constituée.
Tous
(sauf mon chef, vraisemblablement) ignorons où s’effectuera
l’opération.
Tous,
sommes fiers d’appartenir à cette équipe. Lorsqu’un
« élu » me croise, il me dit, avec une pointe d’impatience
dans le regard : « Alors, rien de nouveau ? »
|
Et non, rien de
nouveau et pourtant ; un soir, mon chef me prie de le rencontrer pour
une question banale, absolument étrangère à ce
qui nous préoccupe. J’apprends, au cours de cette visite,
qu'il a reçu de l'échelon supérieur, le libellé du message
qui sera, prochainement, diffusé par Londres, nous avisant de
la nuit du parachutage.
Avide de connaître, j’écoute mon
chef me transmettre ce message. Le voici :
- au cours des mois pairs:
« Message pour URANUS : La limande est la sole du pauvre. »
- au cours des mois impaires:
« Message pour URANUS : La limande N’est PAS la sole
du pauvre. »
Dès que cette preuve de confiance
m’est témoignée, j’éprouve un sens
aigu de mes nouvelles responsabilités.
|
Pendant
près d’un mois, mon assiduité à l’écoute
ne me fournit aucune récompense quand, à la mi-décembre,
je parviens à capter :
- « Ici Londres – Les Français parlent aux Français.
– Et voici un message pour Uranus : La limande est la sole du
pauvre. »
Fou de joie,
je quitte mon domicile, enfourche mon vélo et vais, de section
en section, alerter mes amis.
|

Le premier
rendez-vous |
La mise en
place de l’équipe s’effectue conformément
à mes prévisions, mais, hélas, l’oiseau ne
vient pas.
Déçus et fatigués nous
regagnons, très tôt le matin, nos domiciles respectifs,
considérant la mission de cette nuit comme un exercices, bien
utile, du reste.
Cette même
déception, nous devrons la connaître, une seconde fois,
en janvier, alors que le sol de notre région est couvert de neige.
Nous avons très bien compris qu’il eût été
imprudent de larguer par ce temps.
Confiants, nous
espérons que la troisième fois sera la bonne. |
"HALTE"
- Le mot de passe est exigé pour être
autorisé à entrer au centre de parachutage |
Le
parachutage.
C’est
dans le courant du mois d’avril 1944 que, pour la troisième
fois, je connais la joie d’entendre cette voix complice, m’adresser,
au travers de « mon » message, l’ordre d’assurer
la réception du parachutage décidé pour cette nuit.
Comme
les fois précédentes, ma première démarche,
est de me rendre au domicile des équipiers pour les inviter à
se réunir au lieu de rendez-vous (1ère étape) que
je leur fixe. L’heure prévue pour ce rassemblement, précède
de quelque 30 minutes l’heure du couvre-feu, car, quiconque se
trouve sur la voie publique après la retraite est susceptible
d’être arrêté par une patrouille allemande. |
Ces
hommes, ainsi réunis, sont alors informés du lieu de rendez-vous
(2ème étape) voisin de la plaine ; ils vont le rejoindre,
un à un.
Porteur
du mot de passe et par intervalles, chacun quitte le groupe, en direction
du centre de parachutage. Plus loin, caché derrière une
haie, à proximité du lieu de rassemblement final, un agent
de réception somme l’arrivant d’arrêter : «
HALTE ».
A
l’énoncé du mot de passe, l’équipier
est autorisé à franchir l’entrée de la propriété.
Vers
23h, nous nous trouvons tous à la ferme de Monsieur Garlement,
notre centre de parachutage. Notre chef nous y accueille.
Au
cours de la nuit, la longue attente est mise à profit pour renouveler,
entre les mains du commandant de refuge, notre prestation de serment,
d’obéissance, de fidélité et de discrétion
; ensuite, au cours du briefing nous apprenons que:
- Un
triqueballe à roues de voiture, construit pour le transport
aisé des colis, a été déposé sur
la plaine à la lisière du bois.Notre
lettre code pour la transmission sol-air est le L (en morse .-..).Cinq
lampes de poches rouges sont actuellement posées sur la plaine
en forme de L. Dès l’arrivée de l’avion,
elles devront être allumées pour, ainsi, baliser la plaine.C’est
à moi qu’est confiée l’exaltante mission
de correspondre avec l’équipage ; à l’aide
d’une torche électrique, empruntée aux charbonnages
de Ressaix, je transmettrai la lettre code en morse.La
première mission consistera, une fois les containers au sol,
à les libérer de leurs parachutes, qui devront être
pliés et camouflés.La
seconde mission sera de charger les colis sur le triqueballe et de
les stocker dans la grange de la ferme.
- Le
travail terminé, il conviendra d’attendre la levée
du couvre-feu pour rentrer chez soi, isolément et par des routes
différentes au départ de la ferme.
Instruits de ces consignes, tous, nous aspirons au moment venu, où,
sous une température de moins 2°C ,nous pourrons passer
à exécution. En attendant, nous dégustons avec
plaisir une tasse de café que Madame nous a aimablement servie.
Vers 4h30, alors
que nous commençons à désespérer, un vrombissement
se fait entendre, au loin.
« Silence – Ecoutez »
Aussitôt,
tous debout, nous enfilons nos lourds manteaux pour rejoindre le terrain.
Personnellement,
je cours, en tête du groupe et constate que l’avion cherche
à repérer la plaine. Sans attendre que le balisage soit
réalisé, je lance, vers ce puissant oiseau, la faible
lueur de ma torche électrique.
Tenue des deux mains, le pouce sur le bouton et, pour ne pas commettre
d’erreur, je lance, à haute voix : |
Point,
barre, point, point
Point, barre, point, point
Point, barre, ...
Le pilote me transmet
le signal « OK » en allumant, un court instant, ses feux
de bord et en me renvoyant le code par des vrombissements appropriés
de ses moteurs. L’avion fait un tour de plaine, perd un peu d’altitude
pour, ensuite, en une seule vague, larguer les 15 containers. |
Transmission
du code sol-air |
Quel spectacle,
et ça... au nez et à la barbe de l'occupant |
Moment inoubliable, 15 parachutes blancs et kakis, tels des petits rats,
se balancent gracieusement dans la nuit, retenant près de 3.000
kilos de matériel, ô combien précieux.
Dès
que les containers prennent contact avec le sol, les parachutes sont
rassemblés pour, plus tard, être enterrés. La seconde
phase du travail commence quand, tout à coup, un puissant phare
balaye le terrain. |
|
« Couchés »
Allons-nous
être confrontés à l’ennemi ?
Ouf
! heureusement non ; après quelques balayages, ce phare s’éteint.
Après un moment de prudente attente, le travail reprend.
Il
s’agissait, en fait, nous l’avons appris plus tard, d’une
patrouille ennemie chargée de la surveillance de la ligne de
chemin de fer Binche-Erquelines et qui disposait d’un projecteur
installé sur wagon-plat.
|
Alors
que l’équipe est prête à charger les colis,
nous apprenons un second incident : le triqueballe qui doit servir au
transport des containers a bien été trouvé à
la lisière du bois mais démuni de ses roues qui ont été
volées. Sans attendre, le fermier, qui est des nôtres,
décide d’aller chercher son tombereau et c’est ainsi
que les 15 containers sont amenés dans la grange de notre centre
de parachutage. Le travail terminé (vers 5h45), les équipiers
s’en retournent |
Dépot
provisoire: dans la grange |
pour aller soit à la mine, à l’usine
ou au bureau, fatigués mais heureux.
Le
lendemain, les précieux colis sont chargés sur un camion
et, en plein jour, transférés vers la fosse Sainte- Marie
à Péronnes. |
Arrivée
des containers à la mine |
Là, avec la complicité de l’ingénieur du
siège (notre officier de génie) le tout est descendu à
l’étage 250. Seuls, les trois officiers et un mineur (homme
de confiance arrêté plus tard par la bande Duquesne et
lâchement assassiné à Courcelles) assistant à
la mise en dépôt du matériel.
Après
avoir extrait, avec intérêt, toutes les instructions qui
vont nous permettre d’organiser un cours d’artificiers,
dans les |
| locaux de la gendarmerie de Péronnes, après avoir
admiré, plastique, mitraillettes, grenades etc., |
L’ingénieur
enferme notre secret en provoquant un éboulement simulé
de la veine. Vers 23 h, tout ce petit monde regagne la surface au moyen
des échelles pour ne pas attirer l’attention du personnel
de la mine et du voisinage qui connaissent les heures de fonctionnement
des cages.
Ce n’est
que le 2 juin, jour de notre départ vers le maquis, qu’armes
et explosifs seront sortis de la fosse pour entrer, enfin, dans la grande
bagarre. |
A 250 mètres
sous terre,
ce précieux matériel sera bien caché |
Après tant d’années de vexations, de contraintes,
de souffrances et de révoltes, nous allons pouvoir venger nos
martyrs en contribuant à bouter l’ennemi dehors, par nos
actions de sabotage et notre participation aux combats de la libération.
Mais cela
c’est une autre histoire...
|
|